L'île de Corse compte une centaine d'orgues.

Ce constat pourra paraître étonnant. Il le sera d'autant plus si l'on observe la répartition géographique des instruments. Certaines régions comptent presque un orgue par village. D'autres n'en ont aucun.

D'une façon générale le nord, plus que le sud, en témoigne d'un plus grand nombre.

 

Le sud, d'une économie plus austère, a eu pour nom A Terra di I Signori, soumise longtemps à un régime féodal, induisant une circulation des richesses compartimentée. Le nord a gagné plus tôt la maîtrise de son destin politique et économique et se nomma A Terra di A Cumuna. La naissance d'un orgue dans une communauté y est devenue plus vite un enjeu non seulement religieux mais social évident. Le nord de l'île, resté étroitement sous l'influence italienne, même après son achat par la France, accueille instruments, décors, facteurs et styles, directement de la péninsule, suivant à chaque période le goût qui s'y développe.

 

La seconde épopée napoléonienne attire le regard de la France sur le sud de l'île, et conduit à l'installation des rares instruments qui s'y trouvent encore aujourd'hui, appelant un style de facture à la mode plus française qu'italienne.

 

Encore aujourd'hui, reste non résolue, la grande question de savoir comment jouait-on de ces instruments : musique écrite ou improvisée ? La présence invariable, forte et enveloppante de la polyphonie vocale, transmise oralement, la taille souvent exiguë, voire impossible, des pupitres, leur absence même sur certains instruments, conduit à imaginer une musique improvisée. A l'inverse, quelques rares lots de partitions retrouvés, permettent aussi de supposer la tradition d'une musique plus savante, lue sur un support, soit recopiée, soit éditée.

 

Quoiqu'il en soit, jouer de l'orgue n'était réservé, avant la Révolution française, qu'à une élite ayant reçu l'éducation nécessaire à ce sujet. C'est là une des raisons pour lesquelles on ne rencontre d'instruments à cette époque, bien souvent que dans les seuls couvents religieux.

L'ouragan révolutionnaire arrive alors comme une césure décisive, non dans les styles mais dans les devenirs. Après lui, les orgues vont connaître des destins divers. Certaines sont délaissées sur place ou pillées et quelquefois meurent d'abandon avec le lent et sûr effondrement du couvent qui les abrite. D'autres sont déplacées dans les églises paroissiales voisines et continuent vaillamment leur service.

Elles sont rejointes dès 1810 par la riche et longue procession des nombreuses orgues nées tout au long du 19ème siècle.

18ème et 19ème siècle : une effervescence admirable et ininterrompue, un art faisant montre d'un savoir-faire accompli, indiquant la pérennité d'une pensée artisanale très ancienne, parfaitement assimilée et intégralement transmise, où la rigueur s'allie à l'économie pour rejoindre la grandeur. La plupart des artisans convoqués pendant ces temps à ces agapes permanentes témoignent dans chaque instrument d'un esprit en éveil, les rendant attentifs aux meilleurs signes de l'évolution de leur temps, les portant à imaginer à chaque fois des détails passionnants et des solutions sonores nouvelles, faisant de chaque instrument une création inédite.

La première guerre mondiale aura définitivement raison de cet élan magnifique de vie : le bois de noyer pour les crosses de fusil, la chair vive des hommes pour le massacre rituellement organisé.

Il faudra attendre 1963 pour voir la Belle au Bois Dormant se réveiller enfin du souffle du baiser, du regard apprenti et interrogateur de notre temps inquiet sur l'Orgue Ancien. Suivront alors, jusqu'à aujourd'hui encore, avec un rythme plus ou moins soutenu, la restauration ou le relevage de ces simples merveilles.

Il reste encore beaucoup à faire, à lutter contre les rats dévorateurs du plomb des tuyaux et des peaux des soufflets, l'indifférence ou le mépris des hommes, qui foulent sans frémir les tuyaux aplatis sur les tribunes ou jettent au feu des boiseries inutiles. Il reste aussi et surtout à les faire vivre et respirer, à les jouer.